Réflexions stratégiques

Spécisme et capitalisme 3/3

Cet article fait suite à une conférence donnée dans le cadre de l’Université d’Été de la Libération Animale – UELA, que nous remercions pour nous avoir donné l’opportunité d’explorer ce sujet. Il s’agit de la 3e et dernière partie.

II. La Révolution industrielle et l’accomplissement matériel du capitalisme

A/ Naissance de la zootechnie : les animaux deviennent des machines.

En 1830 apparaît pour la première fois le terme de “zootechnie” dans un ouvrage du physicien Ampère. Il la définit comme une science qui sert à “se procurer les substances animales nécessaires à nos besoins”. Elle est, selon plusieurs zootechniciens du XIXe siècle, “la science des machines vivantes”. Le zootechnicien est “l’ingénieur des machines vivantes dont il doit surveiller la production et le fonctionnement”. Les animaux, quant à eux, sont des “machines à transformation obéissant aux règles de la mécanique générale générale, de la physique, de la chimie, des lois économiques”. Un naturaliste, Emile Baudement, déclare à la même époque que “Les animaux sont des machines vivantes, non pas dans l’acceptation figurée du mot, mais dans son acceptation la plus rigoureuse, telle que l’admettent la mécanique et l’industrie […] Ils donnent du lait, de la viande, de la force : ce sont des machines produisant un rendement pour une certaine dépense.” [1]
La chaîne d’abattage de Chicago, la célèbre “Disassembly Line” racontée dans La Jungle d’Upton Sinclair va directement inspirer Ford pour sa chaîne d’assemblage de voitures, symbole du “progrès” de l’industrie capitaliste. En 1893, environ la moitié des animaux mangés aux États-Unis passaient par ces abattoirs. Les innovations techniques ont apporté les wagons réfrigérés permettant de tuer toute l’année (ce qui pouvait être plus compliqué avant d’avoir des moyens techniques pour empêcher la viande de se décomposer sous la chaleur) et de conserver de grandes quantités. Cette chaîne d’assemblage était la pointe du progrès techniques et de la modernité. Un des abattoirs par exemple tuait un cochon toutes les 5 secondes et une vache toutes les 8 secondes.

Si “l’animal machine” était avant tout une métaphore au siècle de Descartes, l’expression devient littérale, tangible, matérielle aux XIXe et XXe siècle, et notamment avec la création de l’Institut National de la Recherche Agronomique (INRA) en 1946 dont l’une des missions principales fut (et est toujours) d’améliorer les techniques d’élevage mais également les animaux, afin de maximiser la production agricole. Dès les années 1970 on vit apparaître les fameuses “vaches hublots” dont on analyse le processus digestif en fouillant à vif dans leurs panses, diverses expérimentations sur le système nerveux des animaux afin de provoquer la faim et de créer des animaux boulimiques… [2] L’objectif ? Contrôler entièrement l’organisme des animaux, leur fonctionnement, leur physiologie afin de maximiser leur productivité, augmenter le rendement et réduire les effectifs de main d’oeuvre. Plus d’animaux, moins de paysans.

Après la deuxième guerre mondiale, la génétique devient en enjeu considérable : face à la concurrence européenne et mondiale, il devient nécessaire d’améliorer la productivité des animaux français et cela passe par l’”amélioration” génétique des animaux. Un animal amélioré est un animal qui produit plus de viande ou plus de lait, de meilleure qualité, plus rapidement, à moindre coût. Sélection des reproducteurs, hormones… les humains se sont mis à créer des animaux à l’image de leurs désirs et de leur appétit : des usines à produire dont le corps n’est plus adapté à la vie : poulets produisant trop de chair que ce que les os peuvent supporter et pouvant à peine tenir debout, moutons étouffant sous une quantité astronomique de laine, production intarissable de lait et d’oeufs défiant les cycles biologiques originels… Ils grossissent plus vite et ont des vies plus courtes. Le capitalisme a complètement désanimalisé les animaux.

Ceux-ci sont désormais réduits à des unités de production, tout le vocabulaire les désignant invisibilisant complètement leur subjectivité, leur individualité, leur existence. On parle d’“équivalent carcasse”, on les compte par “tête”, on les classe par catégories (“allaitantes” “laitières”, “de boucherie”, “veau sous la mère”), on mesure le prix au kilo vif ou net. Le corps est oublié derrière des noms de produits consommables : “entrecôte”, “steak hâché”, “bacon”, “jambon”. S’il est assez facile d’évaluer le nombre d’animaux terrestres tués, on ne peut pas en dire autant des animaux marins qui sont tout simplement comptés en tonnes, comme une masse informe, indivisible. L’individualité est complètement absente du langage.

Voici le “portrait” d’une vache “Saler” par le Sommet de l’Élevage… ou plutôt, de LA vache Saler car chacune n’est perçue que comme un numéro dans une série d’un même produit : “La Salers présente une aptitude au vêlage exceptionnelle. 99% de vêlage facile sans intervention de l’homme que ce soit en pur ou en croisement avec des taureaux de race Charolaise. La Salers produit un veau par an, elle est la championne de la productivité numérique avec 96% […]. Cette facilité de vêlage se traduit par une facilité de conduite accrue et une surveillance du troupeau réduite. Elle limite ainsi les besoins techniques et améliore la qualité de vie de l’éleveur. Elle offre une grande capacité à mobiliser ses réserves corporelles pour assurer l’allaitement du veau. De ses origines mixtes elle a su conserver sa capacité à allaiter pour la production d’un veau de 320 kg sans complémentation.”

Les meurtres d’animaux commis dans l’ère pré-capitaliste sont incomparables à ceux qu’a permis le développement de la zootechnie. En France, l’extrême majorité des animaux sont élevés dans des systèmes intensifs et sont tués à un rythme de 3 millions par jour. Les chiffres ont pris des proportions qui dépassent notre entendement ; les conditions de vie également. Les animaux n’ont jamais autant souffert que sous le capitalisme.

B/ Désastre écologique et spécisme environnemental

Mais si l’on arrêtait de consommer des produits d’origine animale, si on arrêtait de les exploiter pour nos loisirs, ne pourrions-nous pas vivre dans un monde capitaliste antispéciste ?
Nous avons vu dans le chapitre précédent que le postulat même du capitalisme repose sur l’objectivation et la déshumanisation de groupes afin de les exploiter, d’une dichotomie hiérarchisante entre “nature” et “culture”, “corps” et “esprit”. Que l’exploitation des corps et des ressources est la condition de ce modèle économique. Les avancées sociales qui se sont produites en Occident accordant plus de droits et de libertés aux femmes et aux personnes racisées n’ont pas éradiqué pour autant le sexisme et le racisme, d’autant que l’exploitation s’est en grande partie délocalisée vers les pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique du Sud – arrêter de consommer de la viande arrêterait-il le spécisme ?

Le capitalisme est la principale cause de la dégradation de l’environnement, de l’effondrement des écosystèmes, du réchauffement climatique. Des problèmes que l’on traite généralement de manière anthropocentrée en raison des dommages qu’ils causent aux êtres humains. Ce faisant, beaucoup d’antispécistes apportent peu d’attention aux problématiques écologiques, oubliant ainsi que les animaux font partie des premières victimes de la dégradation de la planète. Leurs terres sont accaparées par les êtres humains pour l’agriculture, l’agrandissement des villes, pour l’exploitation des ressources. Une forêt détruite, ce sont plein d’animaux dont l’habitat est détruit et qui se retrouvent en danger de mort. Les premières victimes des marées noires sont les habitant.e.s des océans. Les sécheresses, le changement de climat, les pollutions affectent les animaux comme les humains. Quand Lactalis a rejeté des déchets organiques de son usine dans une rivière bretonne, la Seiche, des milliers de poissons, de mammifères et de batraciens ont été retrouvés morts. Triste exemple, on pourrait en donner des centaines d’autres.

La faune est actuellement en train de subir sa 6e extinction de masse. Les disparitions d’espèce ont été multipliées par 100 depuis 1900, soit un rythme sans équivalent depuis l’extinction des dinosaures il y a 66 millions d’années. Une espèce qui disparaît, ce sont aussi, et surtout, des individus qui meurent. Les causes sont bien connues : perte et à la dégradation de l’habitat sous l’effet de l’agriculture, de l’exploitation forestière, de l’urbanisation ou de l’extraction minière ; surexploitation des espèces (chasse, pêche, braconnage), pollution, les maladies, le changement climatique. Les animaux, comme les humains, sont sensibles aux pollutions et peuvent être contaminés par inhalation, ingestion, absorption par la peau.

Il n’y a pas de croissance possible sans exploitation des ressources – le capitalisme devra toujours aller chercher ces ressources là où il ne les a pas détruites, en détruisant les milieux de vie des populations dont la vie ne compte pas à ses yeux. Dans un monde capitaliste, les animaux sont les concurrents des humains dans l’accès aux ressources et sont voués à être perpétuellement pourchassés, traqués, dépossédés.

Conclusion

Le spécisme n’est pas issu du capitalisme, il existait bien avant comme avant existaient le sexisme et le racisme. En revanche le capitalisme l’a considérablement renforcé de la même manière qu’il a renforcé les autres dominations structurelles. Le capitalisme en soi repose sur l’instrumentalisation d’autrui et son exploitation et donc sur une hiérarchisation des groupes sociaux. Son optique visant à maximiser les profits et l’enrichissement poussent les acteurs du capitalisme à envisager les êtres vivants et la planète comme un ensemble de ressources exploitables. L’oppression des animaux permet d’avoir des matières premières, de la nourriture reproductible à l’infini. Toute considération éthique est sacrifiée sur l’autel de la rentabilité ce qui rend extrêmement difficile la mise en place de quelconques mesures d’amélioration pour les animaux comme le montre très bien l’exemple de la Loi Alimentation : des propositions pourtant bien consensuelles concernant le “bien-être animal” ont été rejetées sous pression des lobbys aveuglés par les chiffres.

Sortir du spécisme nécessite donc de sortir de cette vision mécaniste du monde ; une révolution économique devra être accompagnée d’une révolution philosophique et culturelle à l’opposée de l’Humanisme et du rationalisme scientifique qui place l’humain et quelques unes de ses caractéristiques au-dessus de tout le reste, à l’opposée de la hiérarchisation du vivant. Les animaux humain font partie d’un tout et n’ont pas une mission, un rôle, un statut spécifique qui les élève au-dessus d’autres espèces. Appliquer une telle philosophie, mettre en pratique l’antispécisme impliquera non seulement de cesser d’exploiter les animaux mais aussi de respecter leurs territoires, de partager équitablement les ressources et de ne pas prendre à la terre plus que ce qu’elle peut donner – et donc de sortir complètement du capitalisme.

[1] Ces citations ont été rassemblées par le journaliste Fabrice Nicolino dans Bidoche, l’industrie de la viande menace le monde.
[2] Cf le reportage Sauver le boeuf par Guy Seligmann et Paul Ceuzin

Emilie Pujol