Réflexions stratégiques

Spécisme et Capitalisme 2/3

Cet article fait suite à une conférence donnée dans le cadre de l’Université d’Été de la Libération Animale – UELA, que nous remercions pour nous avoir donné l’opportunité d’explorer ce sujet.

Voici la deuxième des trois parties, qui se base beaucoup sur l’oeuvre de Silvia Federici, Caliban et la Sorcière. Pour aller plus loin, voir également Carolyn Merchant, The Death of Nature, les réflexions de Michel Foucault autour du biopouvoir et Max Weber, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme.

I. La révolution culturelle et philosophique du capitalisme et la construction d’une image mécaniste du monde (XV-XVIIe siècles)

Les débats et spéculations sur la naissance du capitalisme sont nombreux : a-t-il émergé au moment de la Révolution industrielle, de la colonisation des Amériques ? Aurait-il, finalement, toujours existé ? Je ne souhaite pas entrer dans ce débat mais force est de constater qu’à la fin du Moyen-Âge et au début de la Renaissance (XV-XVIe siècles), les rapports économiques se transformés, appuyés par une nouvelle conception du monde au service du capital… et ce au détriment des groupes sociaux opprimés : paysan.ne.s et ouvriers.ère.s, femmes, populations colonisées, esclaves noir.e.s et, bien sûr, des animaux.

Pourquoi remonter si loin dans le temps pour montrer les liens entre le spécisme et le capitalisme ? Car le XXIe siècle dans ses pratiques économiques est toujours imprégné des idéologies qui se sont formées en ce temps là ; nous en sommes les malheureux héritiers et il ne peut exister de système économique stable sans un puissant attirail idéologique pour le soutenir. Pour reprendre les propos de Marx et Engels dans L’Idéologie allemande : « La production des idées, des représentations et de la conscience est d’abord directement et intimement mêlée à l’activité matérielle et au commerce matériel des hommes, elle est le langage de la vie réelle. Les représentations, la pensée, le commerce intellectuel des hommes apparaissent ici encore comme l’émanation directe de leur comportement matériel. »

A/ La Terre et les animaux avant l’essor du capitalisme

Le spécisme n’est pas né avec le capitalisme. Il existait bien avant. Dans la plupart des civilisations les êtres humains ont toujours tué des animaux, a minima pour se nourrir de leur chair et se vêtir de leur peau. Mais il serait faux de croire que le capitalisme n’a joué aucun rôle dans le renforcement et le développement du spécisme.

Le Moyen-Âge en Europe était majoritairement chrétien ; toutefois la prédominance de cette religion dans les croyances et le quotidien des gens cohabitait parfois, notamment dans les milieux paysans, avec une vision du monde holistique, voire magique, empreinte de folklores locaux et de ce qu’on a coutume d’appeler aujourd’hui des “superstitions” (pétris que nous sommes d’une vision du Moyen Âge comme l’âge de l’obscurantisme). La Terre était perçue comme la “mère nourricière” et nombre de textes de l’époque la dépeignent comme un corps, un corps féminin avec son système reproductif, son système lymphatique, respiratoire… D’après Carolyn Merchant [2] “l’image de la terre comme organisme vivant et mère nourricière a tenu lieu de contrainte culturelle limitant l’action des êtres vivants. On ne poignarde pas aisément sa mère, ni ne fouille ses entrailles pour y chercher de l’or, ni ne mutile son corps, quand bien même le commerce de l’exploitation minière le requerrait bientôt. Aussi longtemps que la terre était considérée comme vivante et sensible, on pouvait regarder les actes de destruction à son encontre comme une violation de l’éthique comportementale humaine.” Une idéologie dominante n’existe pas uniquement dans le domaine des croyances : elle a une véritable portée normative qui conditionne les comportements des individus dans le monde et, dans ce cas précis, impose des restrictions quant à l’usage que l’on veut faire de la terre et de ses ressources.

Jusqu’au XVIe siècle on considérait les animaux comme intelligents, responsables, certain.e.s leur attribuait même la capacité de parler. Dans plusieurs pays d’Europe, des animaux ont été jugés et condamnés pour des crimes et ont suivi les mêmes procédures formelles que les humains : défense par un avocat, procès, sentence, exécution. Condamnés à mort, parfois excommuniés. Ils pouvaient également être acceptés comme témoins à la cour. Si l’on peut remettre en cause la pertinence d’une telle application de la “justice” force est de constater que le regard porté sur les animaux avait une forme de cohérence avec leur condition d’êtres sentients : en les responsabilisant, on leur reconnaissait une forme d’agentivité dont on les a dépourvus dès l’époque moderne.

Cette reconnaissance de la sentience animale disparaîtra complètement pendant plusieurs siècles, ce que l’on doit entre autres au philosophe René Descartes et à ses disciples : l’animal serait une “machine”, un corps sans esprit incapable de ressentir quoi que ce soit, fonctionnant par stimuli et automatismes, levant tous les potentiels tabous quant à l’utilisation qu’on pouvait en faire et ouvrant la voie à des pratiques des plus cruelles telles que la vivisection. Que s’est-il passé entre temps ?

B/ Les nouvelles exigences capitalistes : du dualisme corps/esprit à la disciplinarisation des corps

Dans la nouvelle économie capitaliste, les objectifs de production sont renversés : on ne produit plus pour subvenir à ses besoins ; l’acquisition (et donc la production) devient une finalité en soi. Il faut donc produire, et produire toujours plus mais produire nécessite des moyens de production et donc essentiellement de la force de travail. Sans augmentation de la force de travail disponible, le capitalisme ne pouvait se développer – c’est pourquoi deux processus se sont enclenchés aux XVI et XVIIe siècles afin de mettre en place les conditions préalables au développement du capitalisme :

Le contrôle de la reproduction afin de s’assurer de l’augmentation de la population – et donc de l’augmentation numérique de la force de travail disponible. C’est à cette époque que se sont multipliées les procès de sorcières, essentiellement des femmes suspectées d’avortement, d’utilisation de la contraception, d’infanticides, les sages-femmes et guérisseuses… toutes celles qui exerçaient une forme de contrôle sur la maternité. [3]

Le contrôle des corps déjà disponibles afin de maximiser leur utilité dans la machine capitaliste, processus que Michel Foucault a appelé “disciplinarisation des corps” ; ou comment l’État, l’Église et les classes dominantes ont tenté de transformer et rationaliser les capacités individuelles en force de travail.

Voici comment Silvia Federici décrit cette emprise du capitalisme sur le corps des femmes : “le corps féminin fut transformé en instrument pour la reproduction de la force de travail, traité comme une machine à enfanter naturelle, fonctionnant selon des rythmes qui échappaient au contrôle des femmes”. Difficile ici de ne pas faire un parallèle avec les vaches, les truies, les poules. Les premières victimes du spécisme sont les femelles animales et le contrôle de la reproduction est la clef de voûte de l’exploitation animale et en fait une industrie doublement rentable : la force de travail est infiniment renouvelée (les femelles produisant du lait jusqu’à mourir d’épuisement) ; le produit, la viande, également (les jeunes mâles envoyés à la boucherie).

La mise en place d’un contrôle des corps a été permise en revisitant le thème judéo-chrétien classique de la lutte entre la raison et la passion du corps ; une nouvelle vision de l’individu apparut aux XVI et XVIIe siècle en Europe de l’ouest, et notamment dans les régions touchées par la Réforme protestante et l’essor de la bourgeoisie mercantile : celle d’un individu déchiré entre les forces de la raison et celles de des passions. La raison incarnait le contrôle de soi, le sens des responsabilités, de la mesure, la prudence. De l’autre côté, les passions menaient à l’obscénité, l’oisiveté, tout ce qui est considéré comme une dissipation de l’énergie vitale, cette même énergie qui aurait pu être mise au profit du travail.

Le corps devient une métaphore de l’État et du corps politique : l’esprit doit être un dirigeant capable de discipliner des sujets rebelles, de lutter contre les séditions, d’instaurer une forme de discipline. L’esprit commande au corps comme les classes dirigeantes commandent aux classes subordonnées, paysannes et ouvrières. Les classes dirigeantes incarnent l’esprit tandis que les classes subordonnées de la population sont assimilées aux instincts les plus bas de l’homme et qu’il faut à tout prix discipliner.

Concrètement cela se traduisait par une déconnexion des cycles saisonniers et du cycle du soleil, qui régissaient le quotidien à l’époque féodale. Les journées de travail s’allongèrent, il fallait contrer les tendances “naturelles” du corps à se tourner vers l’oisiveté, le plaisir. S’en distancier. L’aliénation du corps est un trait distinctif du rapport de travail capitaliste : le corps devient un objet, un outil que l’on loue, que l’on met à disposition d’un employeur qui le commande. Le corps obéir à des ordres extérieurs, il n’a aucune volonté propre, aucun désir. Tout fut mis en place pour instaurer une véritable discipline du travail et lutter contre les comportements nocifs à l’accumulation capitaliste : des tavernes et bains publics furent fermées en masse, les jeux interdits, les lois se multiplièrent pour contrer le vagabondage qui se développait, assorties d’un alourdissement des peines (exécutions). Les paysan.ne.s exproprié.e.s de leurs terres refusaient massivement le travail salarié, vécu comme une véritable violence ! Beaucoup préféraient vivre dans la précarité, grâce à la mendicité ou au vol, plutôt que de s’y soumettre. Un régime de terreur fut la réponse de la bourgeoisie. Ces anciens paysan.ne.s étaient de la force de travail (et donc de la richesse inexploitée). Certains déploraient les peines capitales qui représentaient un gâchis et préconisaient à la place le travail forcé et les galères ce qui permettait d’avoir de la main d’oeuvre à bas coût.

C/ Dégradation du corps au service de l’expropriation

C’est à cette époque là que se développe une véritable science du corps : le corps est devenu objet de répression mais aussi d’intérêt, on se met à étudier la machine corporelle et ses éléments constitutifs pour pouvoir les isoler, les classifier. Dans Le Traité de l’Homme, Descartes affirme que les fonctions du corps “suivent tout naturellement en cette machine, de la seule disposition de ses organes, ni plus, ni moins, que font les mouvements d’une horloge, ou un autre automate, de celle de ses contrepoids et de ses roues.”
La dissection se développe, le corps est vu comme une usine, une matière inerte : il ne ressent rien, il est simplement une “collection de membres” selon Descartes qui ne fait pas la distinction entre un corps vivant et un corps mort. Dès lors dans l’esprit bourgeois il s’agit de le décortiquer, en classifier les parties, de l’analyser pour pouvoir le rationaliser et optimiser son utilisation.,Le corps est séparé de la personne, c’est l’âme qui produit les sensations, les émotions, les pensées.

La vie n’est rien d’autre qu’un mouvement des membres […] Qu’est-ce que le coeur, sinon un ressort, les nerfs, sinon des cordons, les articulations, sinon autant de rouages, imprimant le mouvement, tel que l’a voulu l’artisan, à l’ensemble du corps ?” nous dit le philosophe Hobbes (Léviathan, 1650).

La conséquence de cette vision du corps est dramatique pour les animaux : puisque, dans l’idéologie chrétienne, les animaux n’ont pas d’âme, et puisque c’est l’âme qui ressent la douleur et non le corps, il s’ensuit selon ce raisonnement que les animaux sont incapables de ressentir de la douleur. Les réactions et cris que les animaux produisent sous la torture, suite à une blessure ou à un choc sont de simples réactions à un stimulus. Descartes n’avait donc aucun scrupule à pratiquer la vivisection, comme tant d’autres après lui. Dans une lettre il relate une expérience de vivisection sur un lapin vivant dont il a ouvert la poitrine pour en examiner le contenu.

Pourquoi ces expériences ? Pour démontrer la brutalité des animaux et confirmer l’hypothèse selon laquelle le corps n’est capable que d’actions mécaniques et involontaires et que l’essence humaine réside dans ses facultés immatérielles. Ce nouveau regard porté sur les animaux, et la séparation ontologique radicale entre “l’Animal” et “l’Homme”, “la Nature” et “la Culture, qui l’accompagna autorisa une vaste entreprise de déclassement des catégories les plus opprimées de la société : femmes et paysans, Noirs et populations indigènes furent d’autant plus exploités et soumis qu’on avait trouvé une excellente excuse à leur asservissement et à leur soumission : groupes proches de “l’animalité”, soumis à leurs pulsions, à leurs instincts, pauvres en esprits, devaient être maîtrisés, contrôlés, disciplinés par les seuls détenteurs de la raison : les hommes blancs des classes supérieures.

Il n’est pas exagéré de dire que les femmes étaient traitées avec la même hostilité et la même aversion manifestée envers les “sauvages indiens” […] Le parallèle n’est pas anodin. Dans les deux cas, le dénigrement littéraire et culturel était au service d’un projet d’expropriation. […] la diabolisation des peuples indigènes américains servit à justifier leur asservissement et le pillage de leurs ressources. En Europe, l’attaque menée contre les femmes justifia l’appropriation de leur travail par les hommes et la criminalisation de leur emprise sur la reproduction.” [3]

Ce dualisme Homme/Animal, avec élévation de “l’Homme” et dégradation de “l’Animal”, s’est avéré fondamental non seulement pour légitimer l’exploitation des animaux mais aussi celle des groupes humains que l’on excluait de cette figure construite de l’Homme : animaux, femmes, esclaves, classes ouvrières étaient voués à servir de machine productives et reproductives au service du capital. Mais ce n’est qu’à partir du XIXe siècle et le “progrès” technique de la révolution industrielle que le travail idéologique spéciste prit toute la dimension matérielle et tragique que l’on sait.

[La troisième partie portera sur les applications matérielles et économiques du spécisme.]

[1] Marx et Engels, L’Idéologie allemande
[2] “Exploiter le ventre de la terre”, dans Reclaim, recueil écoféministe dirigé par Émilie Hache.
[3] Pour plus d’informations sur les répressions sanglantes subies par les femmes et le contrôle exercé sur leur corps dans la transition entre le féodalisme et le capitalisme, voir l’excellent ouvrage de Silvia Federici, Caliban et la Sorcière.

Emilie Pujol