Réflexions stratégiques

Se connaître pour mieux agir

Manifeste pour une revue sociopsychologique et culturelle des stratégies et de la culture militante

Le mouvement animaliste connaît depuis quelques années une importante croissance et une évolution notable de ses tactiques militantes. Les débats stratégiques qui font rage sur les réseaux sociaux et les coalitions qui se dessinent semblent être d’excellents augures pour la suite de notre combat (à condition que la polarisation entre les militant.e.s ne devienne pas paralysante). Mais maintenant que notre cause prend de l’ampleur, il semble essentiel d’initier un retour sur nous-mêmes, afin de comprendre nos logiques inconscientes, de nous en servir et/ou de nous en protéger pour augmenter nos chances de parvenir à une victoire.

En effet, avoir pris conscience des structures injustes de la société, de la manière dont elles s’entre-nourrissent et s’entre-légitiment ne signifie pas que nous ayons subitement don de clairvoyance sur tout ce qui nous entoure ou sur nous-mêmes (ce qui est malheureux, nous n’aurions alors pas à souffrir du sexisme, du racisme, de l’homophobie et des autres logiques oppressives dans notre milieu). Il est donc nécessaire de dresser un bilan global de nos forces et faiblesses afin de savoir de quelles armes nous disposons pour notre combat. Cette analyse ne doit pas faire l’impasse sur un examen rigoureux de nos logiques internes, de ce qui nous pousse à adopter une stratégie plutôt qu’une autre.

Nous ne sommes pas immunisé.e.s aux biais cognitifs, sociaux ou culturels qui pourraient perturber nos prises de décision et il me semble que nous ne pouvons faire l’économie d’une telle réflexion si nous souhaitons que notre mouvement soit solide et efficace. Connaître nos logiques de raisonnement, au delà de dénigrer nos actions et nos réflexions, nous pousse à les transcender pour les rendre plus libres et pertinentes. La sociologie, l’ethnologie et la psychologie nous ouvrent les yeux sur la rationalité qui se cache derrière nos actions. Tout stratège ayant défini ses objectifs doit alors s’assurer que ces derniers ne soient pas menacés par des réactions imprévues et/ou incontrôlées . Un commissaire de police qui souhaite que ses forces protègent la population de manière juste et équitable serait bien inspiré de consulter, par exemple, les travaux de Didier Fassin et d’Olivier Filleule qui expliquent en s’appuyant sur des enquêtes de terrain en quoi les représentations sociales du métier (fantasmé comme un métier d’action) mais aussi des cibles (les agriculteurs et les artisans attireront davantage de sympathie de la part des forces de l’ordre – souvent issues des mêmes milieux – que les jeunes de quartiers défavorisés ou les étudiants) modifient l’efficacité et le comportement des agent.e.s sur le terrain.

Par ailleurs, être conscient.e.s du processus qui nous a conduit à nous engager nous permettrait de mieux adapter nos tactiques de recrutement, essentielles pour la poursuite du combat. L’ampleur que prend le mouvement animaliste et l’utilisation de plus en plus importante de la désobéissance civile aboutira inexorablement soit à l’emprisonnement des activistes (le Royaume-Uni est un cas d’école à ce sujet avec son grand nombre de membres de différentes organisations antispécistes actuellement en prison), soit à leur immobilisation. C’est d’ailleurs déjà le cas en France où plusieur.e.s militant.e.s sont soumis.e.s à d’importantes pressions juridiques leur rendant difficile l’accès au terrain. Si de nouvelles recrues ne viennent pas régulièrement reprendre les flambeaux et revivifier la contestation pour la propulser et initier un véritable retour de flamme contre nos adversaires, nous prenons le risque de voir notre énergie révolutionnaire s’éteindre et avec elle partir en fumée l’espoir de construire une société plus juste pour tous les animaux.

La nécessité de connaître son adversaire est probablement le facteur dont l’importance a été la plus soulignée par les grand.e.s stratèges de l’Histoire, de Sun Tzu à Clausewitz en passant par Végèce et Christine de Pisan. Comment fait-iel ses choix ? Quel est le moral de ses troupes ? Comment réfléchis-t-iel ses mouvements ? En somme : Où va-t-iel, pourquoi et par quels moyens ? De nombreuses études sur nos mouvements sont déjà accessibles en ligne, dès lors il serait utopiste de penser que nos détracteur.ice.s se priveront d’utiliser d’aussi précieuses informations. Elles leur permettraient de nous tendre des pièges, de nous pousser à la faute et de prévoir nos mouvements avec une longueur d’avance. Il ne serait pas étonnant que la connaissance fine des mouvement sociaux ait donné des armes à l’état pour augmenter les dissensions au sein de zones de tensions comme la ZAD de Notre-Dame des Landes. Ces divisions, une fois exacerbées, créent sur la ZAD des fronts internes et peuvent aller jusqu’à favoriser des collaborations avec l’ennemi originel. Il nous faut le prévoir et l’anticiper afin de ne pas y succomber.
Nous connaître nous-mêmes, c’est alors nous doter d’une arme supplémentaire : l’imprévisibilité. Dans son livre de référence, L’Art de la Guerre, Sun Tzu nous conseille “Capable, passez pour incapable ; prêt au combat, ne le laissez pas voir ; proche, semblez donc loin ; loin, semblez donc proche. Attirez l’adversaire par la promesse d’un avantage ; prenez-le au piège en feignant le désordre”.

Dans un court article tel que celui-ci, on ne peut imaginer faire un état des connaissances scientifiques sur la mobilisation animaliste, mais si ce sujet vous intéresse, n’hésitez pas à contacter Earth Resistance pour monter une équipe de travail. Cela peut être pour faire des fiches de lecture d’articles ou de livres afin d’en faciliter la compréhension ou pour co-rédiger une étude complète. Si une formation en sciences sociales est un plus, elle n’est absolument pas obligatoire. Nous avons confiance en votre esprit critique et en votre volonté d’agir ! Des référent.e.s seront présent.e.s pour vous aiguiller sur les pièges à éviter, les sites de référence et pour vous proposer une structure de travail. Pour conclure, je succomberais à l’envie de vous laisser sur une dernière citation de Sun Tzu qui mêle superbement la pertinence à la poésie : “Qui connaît son ennemi comme il se connaît, en cent combats ne sera point défait. Qui se connaît mais ne connaît pas l’ennemi sera victorieux une fois sur deux. Que dire de ceux qui ne se connaissent pas plus que leurs ennemis ?”

Références

  • Didier Fassin, La force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Paris, Seuil, 2011
  • Jean-Vincent Holeindre, La Ruse et la Force, Paris, Perrin, 2017
  • Olivier Filleule, Stratégies de la rue, les manifestations en France, Paris, FNSP, 1997
  • Sun Tzu, L’Art de la Guerre, Paris, Flammarion, 2008
Laura Le Brasseur