Réflexions stratégiques

La coupe du monde de football, entre malaise et espoir

L’équipe de France est en finale. Des dizaines de milliers de supporters se sont rejoints mardi soir sur les Champs Elysées pour communier dans la liesse. Les tee-shirts officiels, les peintures et les feux formaient une marée bleue et rouge dont la ferveur débordait sur les rues adjacentes.

En tant qu’activiste, mes émotions étaient mitigées. Il faut l’avouer, voir la population unie, vibrant sur les mêmes slogans, les yeux brillants d’émotion, c’est le rêve de toute révolutionnaire. Seulement voilà : la foule réunie sur les champs n’a rien de révolutionnaire et c’est pour le sport qu’elle vibre. Lorsqu’on regarde la situation avec nos yeux habitués aux horreurs de la guerre, des abattoirs, du patriarcat, des exactions policières et du racisme institutionnalisé, ça nous fait mal. Pourquoi ne parvenons-nous pas, malgré tous nos efforts, à fédérer autant de personnes autour de nos combats ? Pourquoi la défense des opprimé.e.s est-elle si invisible, alors que des considérations qui nous semblent triviales génèrent autant de réactions et de soutien ? Pourquoi, systématiquement lorsque nous parlons de nos combats, nous rétorque-t-on que nous ferions mieux de réserver notre énergie à une cause “plus importante” alors que ces mêmes détracteurs.trices sont celles et ceux qui se jettent corps et âme dans des ces rencontres sportives ? Difficile de voir cela sans avoir envie de jeter l’éponge ou d’abandonner tout espoir de résistance.

Et pourtant, si derrière tout cela se trouvait l’un des plus grands espoirs de notre mouvement ?

L’un des principaux enjeux de toute révolution (et la révolution animaliste ne fait pas exception à la règle), c’est d’engager le peuple à refuser d’obéir aux lois qui consolident le pouvoir en place. Erica Chenoweth et Maria Stephan soulignent l’importance d’une telle participation dans une étude recensant des données autour de 300 révolutions contemporaines menées entre 1900 et 2006. Elles avancent notamment le chiffre de 3,5%, pic de participation au sein de la population durant une campagne à partir duquel la victoire devient quasiment inéluctable. Cette donnée ne représente qu’un des nombreux critères à prendre en compte, mais constitue un volet qui ne peut être éludé sans fragiliser notre mouvement.

Or, si l’on veut engager une plus grande partie de la population, il faut déterminer un point de rencontre. Une chose qui touche l’immense majorité de la société et qui n’a, à première vue, rien à voir avec le combat. Pour Harvey Milk, c’était les déjections canines, pour les maldivien.es, c’était le riz au lait. Pendant trente ans, loin des bungalows paradisiaques pour riches touristes, le dictateur Maumoon Abdul Gayoom a imposé à sa population un régime ultra répressif où la torture et l’empoisonnement étaient monnaie courante et les partis politiques d’opposition interdits. Pour lui tenir tête, on distinguait trois groupes de personnes : des groupes islamistes reprochant à Gayoom d’être trop laxiste et voulant imposer la Charia, des intellectuel.le.s ayant fait leurs études et/ou vivant hors du pays, et des toxicomanes. Trois catégories déjà distinctes de la majorité de la population, et d’autant plus éloignées que les autorités distribuaient de l’héroïne à ses prisonnier.e.s afin de leur confier ses basses oeuvres, leur faisant ainsi perdre toute la confiance du peuple. A ce moment là, tout espoir semblait perdu, mais un petit groupe d’intellectuel.le.s mit en place une action qui changea tout : une distribution gratuite de riz au lait à la tombée du jour. Il faut savoir que pour les maldivien.e.s, le riz au lait, c’est un peu notre football ou la vodka des russes : un prétexte pour se rassembler et partager. Or, à ce moment là, tout rassemblement était interdit, et la police ne tarda pas à embarquer les marmites de riz au lait et à disperser la foule. Le riz au lait devint alors un symbole de résistance aussi fort que le poing levé d’Otpor! et les distributions gratuites se multiplièrent aux quatres coins du pays, fédérant une population autrefois apeurée et désunie autour d’un symbole qui – à milles lieu de toute iconographie résistante – créa des liens essentiels à la suite du combat.

Pourquoi le football serait-il différent ? Historiquement, sa pratique est extrêmement liée aux contestations sociales qu’elles soient régionales (le Sporting Club de Bastia, le FC Barcelone ou l’Atletic Bilbao), qu’elles soutiennent des populations immigrées (le Club Deportivo Armenio en Argentine, le Club Deportivo Palestino au Chili ou encore le Dalkurd FF en Suède) ou qu’elles imposent l’intégration de joueurs transgenres (équipe des Samoa Américaines) ou racisés (dès 1881 pour l’équipe nationale d’Ecosse). Lors de la coupe du monde de 1978, l’Argentine, alors pays hôte, était sous le joug de la Junte. Disparitions et tortures des opposant.e.s étaient habituelles et l’équipe nationale décida de faire hommage à leurs disparus. “Ne gagnez pas pour les généraux, avait clamé César Luis Menotti à ses joueurs. Gagnez pour les disparus, pour vos proches, pour le peuple.” Discrètement, des bandes noires furent peintes sur les poteaux de but immaculés, symbole de deuil et de contestation politique. Au Brésil, le football marque les esprits sous la dictature militaire (1964 – 1985) en prenant le contrôle du club des Corinthians de Sao Paulo et en impulsant un modèle d’autogestion. Les rencontres, la gestion du club et la redistribution des recettes étaient débattues par les joueurs et les décisions prises en commun. A chaque match, l’équipe adressait un message fort à la population et électrisait les foules. La montée en puissance du club est exponentielle, il remporte deux fois de suite le championnat national sous la banderole “Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie”. Le buteur Socrates, égérie de ce mouvement, raconte “Sur le terrain, on luttait pour la liberté, pour changer le pays. Le climat qui s’est créé nous a donné plus de confiance pour exprimer notre art ».

Dès lors je me pose la question : est-il vraiment utile de condamner la liesse populaire qui soulève la France à chaque coupe du monde ou, au contraire, faut-il voir dans ce mouvement une opportunité inégalée d’unité, de dépassement de nos différences ? Le football vivra, qu’on le veuille ou non, alors il me semble stratégique de se lier à l’effervescence, non pour y noyer notre esprit contestataire, mais pour l’y insuffler. Des associations de supporters puissantes auraient-elles pu faire pression contre l’euthanasie de masse des chiens à proximité des stades ? Des “fanzones” LGBTQI+ auraient-elles pu proposer à chacun.e d’embrasser des personnes du même genre devant les caméras, afin que partout dans le monde – et particulièrement en Russie – les supporters dépassent leur préjugés homophobes ? Pourrions-nous profiter de la ferveur d’un après-match pour impulser un mouvement de foule et marcher sur l’Elysée ? Ces pistes sont un peu faciles, mais elles illustrent, je l’espère, le potentiel contestataire de l’intégration de nos luttes à des symboles populaires. Et quel symbole est plus puissant, en France, que la Coupe du Monde de Football ?

Il y a quelques jours, je souhaitais la défaite des Bleus, pensant que plus vite la distraction serait terminée, plus vite les combats sociaux pourraient reprendre. Aujourd’hui j’encourage l’équipe de France à gagner cette Coupe et j’embrasse les émotions que cela peut procurer. Pas par nationalisme, mais parce qu’on ne peut pas reprocher au reste de la population de ne pas nous rejoindre si nous refusons de vivre avec elle les temps forts qui pourraient nous unir.

Références

Note : Bien qu’écrit, pour notre plus grand plaisir, par l’une de nos résistant.e.s, nous voulons clarifier un point : ayant accepté de publier cet article nous y apportons notre soutien, que l’article plaise ou non. Et nous encourageons ce type d’initiatives : des articles pertinents, faisant réfléchir sur un phénomène de société, bienveillants, écrits par tou.te.s et étayés par des sources.

Laura Le Brasseur