Réflexions stratégiques

La Marche pour la Fermeture des Abattoirs est-elle réellement inutile ?

Nous avons vu circuler sur les réseaux sociaux beaucoup de critiques quant à la tenue de la Marche pour la Fermeture des Abattoirs organisée par L214 : des critiques sur le caractère légal de cet événement, des critiques pour les sourires et la joie qui émanent de la plupart des photos. Des critiques parce que, “au fond, qu’est-ce que ça change ?”

Ce qui arrive aux animaux est en effet très grave, terrible ; aucun militant antispéciste ne le niera. Il est important de dévoiler l’horreur de cette tragédie, de mener des actions directes, contestataires, radicales – ce n’est pas nous qui le nierons, nous qui défendons à corps et à cris la désobéissance civile.

Mais fustiger toute action qui ne s’apparente pas à un acte de rébellion est oublier que mettre le feu aux poudres n’est pas un objectif en soi. Notre objectif est bien la libération animale et mettre le feu aux poudres, s’insurger, se révolter doit être inscrit dans une stratégie visant à atteindre cet objectif – sans quoi nous risquons de devenir un petit mouvement insurrectionnel vide, vain, ostracisé, dénué de tout potentiel politique.

La Marche pour la Fermeture des Abattoirs est un événement annuel fédérateur depuis maintenant 7 ans, l’événement qui rassemble le plus de monde pour les animaux en France. Elle nous permet de nous rassembler, de réaffirmer notre volonté politique (qui est bien de fermer les abattoirs et non simplement de mettre le feu aux poudres). De sentir que nous sommes nombreux, déterminés. De nous sentir ensemble quand les divisions et conflits d’ego gangrènent le mouvement.

Faut-il s’offenser des sourires et photos de profils joyeuses lors de cette marche ? Mais la fermeture des abattoirs n’est-elle pas une perspective joyeuse ?

Comme pour toute lutte, il existe une dimension joyeuse dans la lutte antispéciste. Elle réside dans l’amour que nous portons aux animaux, notre joie quand nous les voyons libres et épanouis, dans notre vision de la justice qui est profondément égalitariste ; elle réside dans le futur que nous désirons construire qui est juste, égalitariste, respectueux de tous les êtres.

Cessons de continuellement rejeter toute forme de joie et d’humour, cessons d’être dans le déni des émotions contrastées qui sont en nous. La joie peut cohabiter avec la tristesse, l’humour avec la colère. Nous avons le droit de célébrer, de fêter.

Le refus de la joie, l’acharnement à la culpabilisation constante des militant.e.s (vous n’avez pas le droit de rire, vous ne faites pas assez, vous êtes des activistes en carton, vous pensez trop à vous, vous n’êtes pas efficaces, ce que vous faites est inutile…) est sans doute ce qui mène au découragement, à l’abattement et dans les cas les plus graves à la dépression et au burn out de beaucoup de nos camarades. Au détriment des personnes touchées mais aussi au détriment de la lutte, au détriment des animaux. Quel service rendons-nous aux animaux en se fustigeant, soi et les autres, constamment, en s’auto-alimentant dans un désespoir perpétuel ? C’est d’espoir, d’optimisme que les animaux ont besoin.

La Marche pour la Fermeture des Abattoirs va-t-elle permettre, en effet, de fermer les abattoirs ? Non. Aucune action ou activité isolée n’y parviendra d’ailleurs. Bloquer un abattoir non plus. Bloquer le Sommet de l’Élevage non plus.  Il est irréaliste de penser qu’une action miracle va créer un bouleversement tel que la libération animale se fera magiquement. Chaque action ou activité doit être une tactique s’inscrivant dans une stratégie plus large, et c’est la combinaison intelligemment menée de ces actions qui permettra d’aboutir à un changement. C’est seulement en étant résilient que notre mouvement durera et grandira en force ; sans quoi il disparaîtra rapidement dans une gerbe d’étincelles.

Emilie Pujol