Réflexions stratégiques

Pouvoir d’agir

La stratégie n’est pas un domaine simple. S’agissant de la cause animale, nous sommes même dans l’un des scénarios les plus complexes : faire changer une société entière. Ce sont des législations, des éducations, des cultures, des habitudes, des relations et des visions à bouleverser à grande échelle. Alors même que les luttes humaines, pourtant portées par les victimes directes d’injustices, ont du mal à faire le poids face à une société aussi structurée, complexe et étendue afin d’obtenir des changements durables, les autres animaux ne disposent même pas du maigre luxe de pouvoir s’organiser collectivement pour leur émancipation.

A nos débuts – et même parfois pendant longtemps –, nous pouvons alors facilement nous sentir démunis, nous en remettre à d’autres pour agir et apprendre. Si une telle démarche humble paraît plus que normale dans ces circonstances, le pessimisme et le sentiment de dépossession de tout pouvoir politique ne sont, dans notre mouvement, pas bien loin. Suis-je seul à avoir lu ou entendu, à de nombreuses reprises, que l’on ne verrait pas la libération animale de notre vivant mais qu’il fallait bien tenter quelque chose ?

Bien que personne ne soit imperméable au doute, je pense, personnellement, être optimiste : c’est non seulement d’une grande importance pour nous mobiliser mais ce n’est pour moi pas un non-sens d’espérer de grandes avancées dans les prochaines années ou décennies. Être optimiste ne signifie pas se raconter des histoires : nous avons des moyens d’agir et nos réflexions devraient, entre autres, s’axer sur les façons dont nous pouvons améliorer le pouvoir que nous avons sur notre monde. Cela signifie non seulement nous pencher sur nos méthodes et tactiques, mais aussi plus largement sur le monde que nous désirons et les objectifs à remplir pour y parvenir.

L’espoir n’est probablement pas une chose aisément audible au sein du mouvement, pour des raisons plus que compréhensibles : nous n’avons jamais tué autant d’animaux à un tel rythme sur Terre et, à moins d’un effondrement global de civilisation, les prévisions à l’échelle mondiale restent à la hausse. Comment être optimiste dans de telles circonstances ? Comment ne pas juste sombrer dans la misanthropie et désirer la fin de l’humanité ? Si la réaction pourrait être vue comme légitime, elle ne me paraît pour autant pas souhaitable.

Comment agir si aucune entreprise menée ne parvient à nous satisfaire ? Comment ne pas céder au romantisme, à l’idéalisme voire même à la pure haine lorsque tout espoir profond nous quitte ? De tels sentiments, loin d’aider à la planification stratégique et à l’action efficace, nous aveuglent : ils ouvrent la porte aux manipulations et aux discours symboliques, à l’ostracisation et à l’entre-soi. Au lieu de mieux comprendre notre monde, d’en saisir les subtilités – notamment parmi nos adversaires –, de repérer des failles et d’apprendre à les exploiter, ils nous en déconnectent pour développer une vision simpliste de notre société. Pire, alors que nous avons besoin d’une mobilisation durable, ces sentiments finissent par détruire psychologiquement plus d’un de ses soutiens.

Les opportunités pour un réel progrès de la cause animale existent. Les relations tissées avec les animaux de compagnie, l’urbanisation et la déconnexion de la population à la réalité de l’élevage, l’augmentation du confort de vie et la diminution globale de la violence , l’industrialisation et le réchauffement climatique ; tout cela forme un ensemble d’éléments ayant un impact sans précédent sur le potentiel empathique et émotionnel de la souffrance animale, sur la crédibilité du mouvement et sa place dans le débat public.

Reste encore à agir et à tenter de le faire au mieux. Et si la stratégie ne formait pas une nébuleuse inaccessible ? Et s’il n’y avait pas d’un côté les décideurs et de l’autre les exécutants ? C’est l’une des perspectives d’Earth Resistance : tenter, en toute humilité, de transmettre aux militants des outils dans le but de développer tant notre pouvoir que l’autonomie et la créativité au sein du mouvement.

Maxime